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Alors que la future loi-cadre pour la « reconquête de la biodiversité » est âprement débattue en vue de son adoption d’ici à la fin de l’année, un constat fait aujourd’hui consensus chez les spécialistes : la planète Terre et ses habitants sont en train de vivre une extinction massive de biodiversité, causée en grande partie par les activités humaines. Tellement massive qu’elle serait de l’ordre des cinq grandes extinctions qui ont remodelé la vie depuis sa naissance sur Terre, il y a plus de 4 milliards d’années.

Face à l’énormité de ce constat, et à la responsabilité humaine qui lui incombe, comment réagir ? Il y a, en amont, les efforts pour conserver la biodiversité – parcs naturels, réseau Natura 2000, trame verte et bleue… Mais la destruction est déjà si avancée que dans de nombreux cas, il s’agit non plus de prévenir mais de guérir. De réparer la biodiversité, avec ce que cela implique de tâtonnements, d’imprévus ou d’effets pervers.

Compenser les espaces bétonnés en restaurant des écosystèmes ; congeler les semences d’espèces en voie de disparition ; déplacer les arbres rattrapés par le changement climatique ; réensauvager la campagne ou revégétaliser les villes… Ces « solutions » techniques et scientifiques, si elles accordent un sursis à une biodiversité en péril, posent aussi question. A travers elles, ne prétend-on pas une fois encore gérer la nature à notre guise, non plus pour la détruire, mais cette fois pour la déménager, la reconstituer, la maintenir artificiellement en vie ? Continuer à tirer les bénéfices qu’on attend d’elle ? Et ces mesures ne risquent-elles pas de laisser croire que l’on pourra éviter de s’attaquer à la racine du problème : un modèle de développement en déséquilibre avec les ressources planétaires ? C’est ce type d’initiatives que nous interrogerons au fil d’une série de reportages en grand format, qui s’ouvre avec ces quelques explications :

 

Qu’est-ce que la sixième extinction ?

Des espèces naissent et meurent en permanence. Les estimations sur leur durée de vie moyenne varient, autour d’un à dix millions d’années – quatre millions selon le paléontologue David M. Raup (De l’extinction des espèces, 1993, NRF). Mais à ce « bruit de fond » s’ajoute, aujourd’hui, un véritable coup de tonnerre : il y aurait, par rapport au taux habituel, cent à deux cents fois plus d’espèces qui disparaissent.

Selon un article de la revue Nature, on parle d’extinction de masse à partir du moment où sont anéantis plus de trois quarts des espèces à l’échelle planétaire, sur terre comme dans les mers, en un temps géologiquement très court de l’ordre de la centaine de milliers ou du million d’années. S’ensuit un « monde nouveau », recolonisé par les espèces survivantes qui se diversifient et se spécialisent de nouveau, et dont la biosphère actuelle est l’héritière.

Ces crises servent de marqueurs sur l’échelle géologique des temps. Jusqu’ici, la Terre en aurait compté cinq :

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 C’est la crise qui a vu disparaître, parmi tant d’autres espèces, les dinosaures – à l’exception de petits spécimens volants dont descendraient les oiseaux. Sa cause : la chute d’une météorite, associée à des éruptions volcaniques en Inde.

En ce qui concerne la sixième extinction en cours, difficile de quantifier le nombre d’espèces qui disparaîtront. Selon une synthèse de la revue Nature publiéefin 2014, les estimations les plus pessimistes prévoient que trois quarts des espèces auront disparu d’ici à 2200, au rythme de 690 espèces s’éteignant chaque semaine.

Jusqu’ici, selon les recherches d’une équipe du MNHN publiées dans les PNAS en 2015, 7 % de la biodiversité terrestre – vertébrés et invertébrés compris – ont déjà disparu depuis deux siècles. La dernière édition de la Liste rouge mondiale de l’UICN classe 23 250 espèces comme menacées, sur les 79 837 espèces étudiées. Au niveau mondial, sont menacés d’extinction 41 % des amphibiens – ces animaux, qui ont déjà survécu à quatre des cinq grandes crises, étant les plus vulnérables –, un quart des mammifères, 13 % des oiseaux, ou encore un tiers des coraux constructeurs de récifs.

Pourquoi cette extinction massive ?

Derrière ces estimations approximatives, l’originalité de la sixième extinction réside dans ses causes, comme le résument les biologistes américains Paul Ehrlich et Robert Pringle dans un dossier des PNAS (août 2008) :

L’avenir de la biodiversité pour les dix prochains millions d’années sera certainement déterminé dans les cinquante à cent ans à venir par l’activité d’une seule espèce, Homo sapiens, vieille de seulement 200 000 ans.

Certains scientifiques font remonter les débuts d’une érosion de la biodiversité, notamment pour les grands vertébrés terrestres, à l’époque interglaciaire de l’holocène, il y a environ 11 000 ans. Dès cette époque, la « mégafaune » (mammouths, paresseux géants, ours géant, tigre à dents de sabre, etc.) disparaît brutalement d’Australie et d’Amérique du Nord, peu de temps après la découverte et la colonisation de ces territoires par l’homme. Selon un article des PNAS, si le climat a pu jouer un rôle, les humains aussi, notamment à cause de la surchasse ou de l’introduction de maladies.

Malgré ces lointaines origines, le rythme des extinctions ne s’est accéléré que bien plus récemment. Depuis l’envolée de l’industrialisation vers la fin du XVIIIe siècle, les principales menaces pesant sur le vivant sont directement liées aux activités humaines, à la croissance de sa population – de 1 milliard d’humains en 1800 à 7,4 milliards en 2015 – et de ses besoins. Soit, en résumé :

  • la surexploitation, la surchasse, la surpêche et le braconnage ;
  • la destruction des habitats naturels, leur fragmentation ou leur dégradation, du fait de l’urbanisation, de la construction d’infrastructures, ou de l’intensification de l’agriculture ;
  • le changement climatique ;
  • l’introduction d’espèces invasives exotiques, ou bien de maladies infectieuses, due à la mondialisation et aux transports ;
  • les pollutions, qu’elles soient industrielles, agricoles ou chimiques.
  • l’intensification de l’agriculture, qui a entraîné une baisse radicale de la biodiversité cultivée, et une déforestation massive.

Mais au fait, qu’est-ce que la biodiversité

Le tout jeune concept de biodiversité est apparu en 1986 lors du National Forum on Biodiversity à Washington, pour émerger ensuite au cours du Sommet de la Terre de Rio en 1992, qui a abouti à la Convention sur la diversité biologique, premier traité international sur la conservation, l’utilisation et le partage de la biodiversité. Pour la philosophe Virginie Maris (Philosophie de la biodiversité, 2010), c’est un concept de crise : « en même temps que l’on comprend ce qu’est la biodiversité, on prend conscience des dangers qui pèsent sur elle ».

Le biologiste Robert Barbault, spécialiste de l’écologie et de la conservation, la définissait ainsi :

C’est le tissu vivant de la planète, dont on fait partie, qui est constitué par des espèces porteuses d’une grande variabilité génétique. C’est un tissu d’interactions innombrables, qui évoluent dans un monde changeant.

La biodiversité existe à tous les niveaux de classification du vivant : diversité génétique des individus, diversité des populations, des espèces, des écosystèmes.

Elle est l’intégralité du vivant présent à un moment donné sur la planète. Mais elle est aussi et surtout un processus dynamique, issu d’un équilibre entre la différenciation de nouvelles formes de vie et la disparition d’autres. Pour le biologiste Pierre-Henri Gouyon, « la biodiversité, c’est comme un vélo, elle tient en équilibre parce qu’elle avance ». Et son moteur est, selon la théorie darwinienne, l’évolution.

Si elle est si « diversifiée »,c’est en effet, selon Robert Barbault, pour permettre « l’adaptation aux changements constants dans l’espace et dans le temps » : survivre ici au désert, là aux profondeurs marines ou aux forêts humides, suivre les changements géologiques et climatiques présents et à venir.

On ne connaît pas l’étendue de la biodiversité. Selon un article de Nature en décembre 2014, on connaît près de 1,8 million d’espèces. Mais on estime qu’il y en aurait autour de 3 à 21 millions, voire plus, selon les sources.« L’inventaire de la planète se poursuit au rythme annuel de 16 000 nouvelles descriptions d’espèces. Au rythme actuel, la plupart des espèces seront éteintes avant même d’avoir été décrites et nommées »relève un dossier du CNRS.

Pourquoi donc la préserver ?

Il y a deux façons de répondre à cette question. Tout d’abord, l’érosion de la biodiversité ne laisse pas indemnes les sociétés humaines. « Quand il y a dégradation écologique, il y a dégradation économique et il y a dégradation sociale »estime ainsi Robert Barbault. La nature nous rend gratuitement une multitude de services, et la détruire anéantit par là même ses indispensables propriétés. Par exemple :

  • la qualité et la diversité de notre alimentation, et jusqu’à l’origine de l’agriculture et de l’élevage ;
  • les ressources halieutiques pour la pêche ;
  • la formation des sols, leur fertilité, leur dépollution ;
  • la pollinisation des plantes par les insectes et les oiseaux, dont dépend un tiers de l’alimentation mondiale, et qui détermine les rendements agricoles ;
  • l’approvisionnement en matières premières (bois, fibres végétales et animales, caoutchouc, agrocarburants, huiles essentielles, etc.) pour l’industrie, l’artisanat, l’habitat…
  • des ressources génétiques, précieuses pour les secteurs de la santé, de la cosmétique, de l’agronomie. Un « réservoir de gènes » pour les innovations à venir ;
  • le bon fonctionnement des écosystèmes, une meilleure résistance et capacité d’adaptationaux perturbations. La diversité des espèces est un rempart contre les épidémies animales et végétales, et contre les invasions biologiques ;
  • la régulation du climat, le stockage du carbone dans les forêts ;
  • le maintien ou l’épuration de la qualité de l’air et de l’eau ;
  • la prévention de l’érosion et des inondations ;
  • au chapitre des biens immatériels : la récréation, la qualité de vie, le bien-être. Une source d’inspiration artistique, esthétique, spirituelle, philosophique et scientifique (citons notamment le biomimétisme). Une valeur éducative. Une valeur patrimoniale. Des usages touristiques. Des emplois liés.

Au-delà de cette vision instrumentale, qui a mené à diverses tentatives (controversées) d’évaluation monétaire de la biodiversité, plusieurs voix ont mis en avant une approche éthique de cette question : la diversité de la vie sur Terre n’est-elle pas une fin en soi ? Ne doit-on pas le respect au fruit d’une évolution qui a inventé depuis plusieurs milliards d’années les conditions de sa perpétuation ? A une biosphère à laquelle l’espèce humaine elle-même doit son existence et appartient ?

 

Source : Le monde